Les Bucarestois meurent davantage de pollution que de maladies

Roumanie – La Roumanie fait partie des pays ayant contribué, avec la Bulgarie, à l’élargissement de l’Union Européenne et comme il est aussi le territoire du centre du continent à s’inscrire parmi les plus touchés par la crise sanitaire, elle va percevoir une aide de près de vingt milliards d’euros. Avant de se féliciter d’avoir contribué à signer le « deal » du siècle, les dirigeants de l’Union seraient bien inspirés en réfléchissant à qui ils vont confier cette manne. En effet, si le butin européen est géré comme l’ont été les subventions vouées à la protection de l’environnement, le risque est grand qu’au lieu de se rapprocher des standards occidentaux et de corriger les conséquences de la crise sanitaire, la République des Carpates voit s’exacerber un climat social et politique déjà délétère. Dans un article très bien documenté, notre partenaire Allgemeine Deutsche Zeitung (adz) a dressé le bilan des dix années de politique environnementale dans la capitale Bucarest. L’auteure de ce réquisitoire, Nina May, en le titrant « Quand l’inaction pue au plus haut point », nous  donne froid dans le dos et prouve que l’argent ne sert strictement à rien si la logistique et les compétences ne suivent pas.

Chronique d’une mort prématurée

Nina May démarre tambour battant en rappelant les résultats d’une étude effectuée par l’Institut National de la Santé Publique (INSP),  entre 2010 et 2017  qui révélait que « les habitants de Bucarest pourraient vivre quatre années de plus en moyenne si les valeurs fixées pour la pollution de l’air étaient respectées. » Un an plus tard, en 2018, la Cour des Comptes roumaine s’était, elle aussi, penchée sur ce problème et avait estimé à deux ans le manque à gagner en terme d’espérance de vie dans la capitale. L’Union Européenne avait alors cru bon de rajouter son grain de sel et en était arrivée à la conclusion que 20.000 Bucarestois passaient chaque année de vie à trépas à cause de la pollution. Comme il est aujourd’hui question de faire d’une pierre deux coups et de résoudre en partie la crise sanitaire en verdissant l’Europe, la fondation allemande Hans-Seidel (HSS – Hans Seidel Stiftung) et les deux organisations non gouvernementales « Tine de Noi » et « Terra Millennium III » ont décidé le 23 juin dernier d’organiser une vidéoconférence à laquelle se sont spontanément joints tous ceux qui, depuis des années, tirent le signal d’alarme sans être entendus. A cette occasion, « des gifles retentissantes ont été distribuées » et tout y est passé : « les lacunes dans les mesures de pollution de l’air,  les montagnes de déchets, l’absence de recyclage, les mauvais concepts environnementaux, les politiques incohérentes, les fonds européens inutilisés » et enfin, ce qui ne manque pas de piment, « les 33 procédures d’infraction constatées par l’Union Européenne sur lesquelles les responsables de l’environnement et de la protection de la nature se sont royalement assis. » Pour synthétiser et clarifier tous ces dossiers sensibles, la HHS a limité la discussion autour de quatre questions essentielles : « Comment quantifier l’ampleur de la pollution atmosphérique ?  Quelles en sont les causes ? Quelles en sont les conséquences ? Quels sont les responsables de tous les manquements identifiés ? ». Les participants ont très vitre compris qu’il fallait commencer par la quatrième pour pouvoir répondre aux trois premières.

Une organisation à la Française !

Et le moins qu’on puisse dire est que la France est loin d’être un modèle lorsqu’il est urgent de purifier l’air de la planète et limiter le réchauffement climatique. Au lieu d’imiter la patrie de Molière, il eût été préférable que les Bucarestois  s’inspirassent de celle de Goethe et de Schiller. Cela leur aurait évité d’être sous la tutelle « d’un ministère de l’environnement en charge de la législation et de la coordination, d’une Garde environnementale en charge de l’inspection et du contrôle, d’une Agence Nationale pour la Protection de l’Environnement  (ANPE) en charge de la réglementation et de la surveillance et enfin d’un département spécifique intégré à la mairie  pour formuler les stratégies ». Difficile  de faire plus bureaucratiquement français que cette gestion administrative  pyramidale  qui fait écrire à Nina Mair, « lorsqu’il y a trop de responsables, l’individu peut facilement s’esquiver ! » . Mais il a fallu des années à la Cour Européenne de Justice  pour se rendre compte en mai dernier que depuis 2007 les coordinateurs ne coordonnaient pas, que les inspecteurs n’avaient jamais inspecté, que l’ANPE roumaine à l’instar de Pôle Emploi en France, ne réglementait plus et enfin que les fonctionnaires de la municipalité n’avaient jamais été capables de formuler des stratégies. Consciente qu’il était temps de faire le ménage dans sa nouvelle maison, la maire fraîchement élue, Gabriela Firea (notre photo), bien que ne ressemblant pas le moins du monde à Carabosse, a voulu se transformer en fée du logis et proposé, deux ans après son élection en 2016,  un PIQA, c’est-à-dire une Plan Intégré d’Amélioration de la Qualité de l’Air, dont la mise en œuvre n’a jamais été possible car il reposait sur une étude dépassée datant de 2013 ! Comme le précise Nina Mair, « six des principales mesures n’ont toujours pas été lancées : la modernisation des systèmes de  chauffage, la mise en place d’un réseau de pistes cyclables, un système rationnel de location de vélos, l’extension des espaces vertes, la liquéfaction du trafic automobile et l’utilisation accrue des véhicules électriques dans les transports publics». Au fil des ans, le pollution de l’air, des lacs et des rivières, des prairies et des forêts est devenue tellement visible que la population a commencé à prendre au sérieux les ONG auxquelles les pouvoirs publics ont répondu en prétendant que le mal ne venait pas d’eux mais des incivilités de quelques individus peu scrupuleux à l’origine de  déchetteries sauvages et suffisamment perfides pour faire brûler des pneus de voitures et de camions en pleine nuit pour ne pas être pris en flagrant délit.

Scène du rue quotidienne à Bucarest

Des pics de pollution mortels

Mais les dirigeants ne se contentent pas de faire porter la responsabilité à certains de leurs administrés indélicats, ils interprètent à leur convenance les statistiques européennes qui, au niveau des particules fines,  classent la Roumanie en dessous de la moyenne européenne mais ce critère,  évalué sur l’année,  ne reflète par la réalité du quotidien et il a été prouvé que Bucarest, à l’instar de Londres ou de Pékin, connaît des pics inquiétants de pollution dont les causes, prouvées scientifiquement, sont listées dans l’article de l’adz. La première cause de pollution atmosphérique provient de la circulation automobile qui est responsable de 90% des émanations de CO2 et de respectivement 48 et 46% des émissions de particules fines de types PM 2,5 et PM10, suivent l’industrie et le dioxyde de soufre (67%) et le chauffage collectif et domestique  (45 et 39% de particules PM2,5 et PM10 et 20% du dioxyde de soufre). Un autre paramètre, difficile à mesurer car imprévisible, concerne les incinérations légale et illégale des déchets. Alors que dans pratiquement tous les pays les taux de pollution ont diminué pendant le confinement, en revanche, en Roumanie, ils ont grimpé en flèche car de nombreux malappris ont profité du calme ambiant pour, la nuit venue, aller incinérer tout ce qui les encombrait, pneus, moteurs, pots d’échappement et batteries. Oana Neneciu d’Ecopolis, constate « qu’à ce jour, l’incinération se poursuit à Ilfov (ndlr : banlieue industrielle de Bucarest), mais rien ne se passe. » Cette désinvolture et ce laisser-aller plus ou moins légalisé provoquent des problèmes sanitaires collectifs inquiétants car l’effet conjugué du smog, des pluies acides et des particules endommage les poumons et le système nerveux central tout en facilitant le développement de cancers.

L’Allemagne indirectement complice du fléau

Mais les atteintes à l’environnement ne sont pas seulement la conséquence de mauvaises habitudes politiques et civiles nationales. Elles sont le résultat d’une politique européenne contestable et ambiguë qui a consisté à fermer les yeux lorsque la taxe environnementale a été supprimée. Cette décision ayant coïncidé avec le scandale des moteurs truqués de Volkswagen, la Roumanie a vu  ses frontières s’ouvrir aux milliers de véhicules diesel dont les Allemands voulaient se débarrasser. A l’instar de la Bulgarie, qui a connu le même phénomène (*),  la Roumanie est devenue le paradis des voitures d’occasion et là encore les chiffres donnent le vertige. «  Le parc automobile de Bucarest est saturé de véhicules dont la moyenne d’âge est de 12 ans » écrit Nina Mair, avant de poursuivre, «  avant la suppression de la taxe environnementale le nombre de véhicules neufs était d’environ 100.000 et celui d’occasion de 296.539. Un an plus tard, en 2017, le premier restait stable alors que le second progressait de 75% à 518.927. Ni au niveau local, ni au niveau national, il n’y a eu de taxation cohérente des voitures nuisibles à l’environnement  et le programme Rabla conçu à cet effet n’a abouti qu’à un gaspillage de 750 millions d’euros en quinze ans. »

Déchetterie sauvage dans la banlieue de la capitale

Des subventions inutilisées

Que des fonds publics soient dilapidés par manque de « formulation stratégique » est inconcevable mais que des fonds disponibles voués à la lutte contre la pollution de l’air et l’élimination des déchets ne soient pas utilisés, l’est encore davantage. « En matière de recyclage, la Roumanie se classe au dernier rang de l’Union Européenne. Alors qu’en moyenne 144 kilos de déchets par habitant sont recyclés dans l’Union, seuls 20 kilos le sont en Roumanie qui affiche le plus bas taux de recyclage à 14% ». La question de savoir comment il faudrait recycler les déchets a été au cœur de la vidéo-discussion organisée par le HSS, car elle suscite des controverses au sein même des ONG. Au cœur du débat : le projet de construction à Bucarest d’une gigantesque usine d’incinération auquel est opposée l’association « Zéro déchet » qui estime que « de telles installations ne sont jamais propres ». Ce n’est naturellement pas l’avis de Iuliean Hornet, inventeur d’une procédé de recyclage par pyrolyse et combustion à plus 1.250°permettant tout type de déchets, des ordures ménagères aux pneus de voitures en passant par les boues d’épuration, les déchets biologiques , les matières plastiques et les vêtements usagés. EcoHornet a conçu une gamme de soixante-dix appareils adaptés au besoin des collectivités territoriales qui sont opérationnels sur 700 sites. Dans un quartier de Buzau, ville de quelque110.000 habitants située à une centaine de kilomètres de Bucarest, le système EcoHornet assure le chauffage centrale et l’eau chaude à plus de 1.200 habitants. « Un espoir aussi pour Bucarest ? » s’interroge l’adz qui ne manquera pas d’assister à une seconde conférence prévue à la fin du mois de septembre prochain. Il va sans dire que nous reviendrons sur ce sujet car, d’ici là, la Roumanie aura perçu vraisemblablement ses premières aides et il sera intéressant de savoir si les décès enregistrés au cours de ces quatre derniers mois sont, tous, à imputer au coronavirus ou à l’air devenu irrespirable dans la capitale. (Source : adz – Nina May / Adaptation en français : pg5i/vjp) – Nombre de mots : 1.880

(*) Sur ce sujet, se reporter à notre article en date du 16 mai 2018 intitulé : « Les occidentaux tuent les Bulgares à petit feu »

error: Content is protected !!