Le coronavirus dessine un nouvel avenir aux Russes

Russie/Ukraine/UE – En frappant la capitale plus âprement que le reste du territoire, la crise sanitaire a incité les moscovites à quitter en masse leur domicile pour rejoindre leur datcha, une tradition déjà très ancrée en temps normal mais qui s’est exacerbée dès le début du confinement. Dans son livre « 111 raisons d’aimer la Russie » (*), le journaliste-écrivain Jens Siegert qui vit à Moscou depuis près de 30 ans, où il a collaboré à partir de 1999 à la Fondation Heinrich-Böll, consacre un long chapitre à ces résidences secondaires qui sont devenues une tradition, un élément essentiel de la vie sociale russe, tellement incontournable qu’il n’a jamais été remis en question par les tenants du pouvoir, y compris les bolchéviques.

Les datchas : un monde parallèle

La datcha de Boris Pasternak

Selon les statistiques officielles citées par l’auteur 48% des personnes vivant dans les agglomérations possèdent une datcha, soit plus de 60% de la population. Cette culture de la datcha remonte à la seconde moitié du 19ième siècle lorsque le tsar a décidé d’offrir à ses meilleurs serviteurs un terrain à la campagne en guise de remerciements. Une sorte de prime en quelque sorte qui a perduré après la Révolution et s’est popularisée à tel point que certains quartiers situés à proximité des grandes villes sont devenues de véritables attractions touristiques. Une des plus connues de ces colonies a été implantée à Peredelkino à une vingtaine de minutes en train de la gare secondaire de Kiev à Moscou. C’est dans ce cadre idyllique qu’ont été autorisés à séjourner les plus grands écrivains de l’Union Soviétique. Le lieu fut choisi, de conserve, par Josef Stalin et Maxim Gorki en 1932 pour y construire une trentaine de datchas qui leur étaient réservées et c’est dans l’une d’entre elles que Boris Pasternak trouva l’inspiration à son roman culte « Le docteur Jivago », une œuvre censurée par le « petit père du peuple » et publiée pour la première fois en Italie. Construite sur un espace aménagé par l’architecte-urbaniste allemand Ernst May, la datcha de Pasternak a été transformée en musée. Symbole du bonheur à la mode communiste, la datcha a transcendé les idéologies et toujours fait partie intégrante de la culture russe et ce à tel point qu’il est impossible de comprendre le peuple russe si on occulte le rôle prépondérant qu’ occupent les datchas dans son comportement. Lorsqu’un Russe se détend, cultive son jardin ou invite ses amis dans sa datcha, il oublie tous ses problèmes et tous ses cas de conscience, y compris celui qui consiste à choisir son Président. Qu’elles ressemblent à un abri de jardin, à un chalet suisse ou au modèle réduit d’une ferme bavaroise avec balcons et géraniums, que leurs toits ressemblent ou non à celui d’une église orthodoxe, les datchas font partie du paysage et de la mentalité russe . Elles permettent aux citoyens de s’échapper de leurs problèmes quotidiens. Comme le rappelle justement Jens Siegert, « sous le régime communiste, la datcha était avant tout un moyen de subsistance, on n’y cultivait pas des fleurs mais des pommes de terre, des tomates, des  choux et des cornichons. » Chaque datcha est dotée d’arbres fruitiers ou de rosacées, indispensables à la fabrication d’alcools, compotes ou confitures. « Même dans les années 1990 marquées par une grave crise économique au cours de laquelle beaucoup d’habitants ne touchaient qu’un maigre salaire, voire rien du tout, beaucoup de personnes n’ont pu survivre que grâce à leur datcha » ajoute l’auteur. A cause ou grâce au coronavirus, les Russes redécouvrent les vertus de la nature et ils sont de plus en plus nombreux à envisager la rénovation de leur datcha pour y vivre en permanence. Restaurer une datcha pour en faire son domicile n’est par ailleurs pas très onéreux car la plupart d’entre elles sont construites en bois, une matière première disponible sur place et bon marché. Dans une de ses récentes éditions, le magazine Moskauer Deutsche Zeitung (MDZ) a publié un long article sur ce phénomène de migration provoquée par la pandémie. Les Russes, en s’isolant loin des foyers d’infection que sont les villes, se sentent mieux protégés et moins vulnérables.

Une migration à l’intérieur du pays

Ce sentiment de peur à l’égard du virus, alimenté par les médias, a été perceptible dans d’autres pays, dont la France, où on a assisté au départ de nombreux citadins dans leurs résidences secondaires, mais en Russie et plus particulièrement à Moscou, il a pris une ampleur inattendue. Et l’auteur de cet article, Daniel Säwert, d’écrire : « Qui n’avait pas de datcha lors du confinement est devenu triste et jaloux à la découverte de photos ou de vidéos montrant ses amis propriétaires d’une datcha se promener à l’air libre et organiser des soirées sans contrainte et sans contrôle ». La liberté a un autre sens dans les pays qui en ont été privés pendant des décennies et lorsqu’elle est accessible à bas prix, elle suscite des convoitises. Selon le collaborateur de la MDZ qui a enquêté auprès des plateformes immobilières, l’une des plus connues d’entre elles, Avito, a vu les demandes d’acquisition de datcha augmenté de 53% sur le seul mois de mars. Même les propriétaires de datchas à moitié abandonnées ou insalubres trouvent des acquéreurs disposés à payer de trois à cinq fois plus le prix fixé avant confinement. Daniel Säwert s’est par ailleurs interrogé à savoir si cette aspiration à quitter la ville pour la campagne allait s’intensifier et perdurer. A priori oui si on se fie à une première expertise réalisée par la banque Rosselchosbank, spécialisée dans les crédits immobiliers. Cet établissement financier a constaté que bon nombre de ces nouveaux migrants avaient pu, en quelques semaines, s’organiser, grâce notamment au télétravail, pour ne pas avoir à repartir en ville. Une aubaine dans un pays qui a été confronté, par vagues successives, à une forte désertification de ses territoires. Mais le plus grand paradoxe que provoque la pandémie concerne une région qui a survécu grâce au travail forcé et va peut-être retrouver espoir grâce au volontariat. En Sibérie, dans l’oblast de Tomsk, une ville de quelque 600.000 habitants, située à près de 3.000 kilomètres à l’est de Moscou, dix-neuf agriculteurs se sont constitués en association pour attirer des citadins sensibles au retour à la terre. Des maisons et appartements ont été aménagés pour les accueillir. La Rosselschosbank chiffre à elle seule à au moins trois millions le nombre de citadins susceptibles de changer de cap et de mode de vie. Un retour de manivelle qui, s’il s’avérait, serait plus inédit que ne l’a été le coronavirus. Vital-Joseph Philibert

(*) « 111 Gründe, Russland zu lieben » : cet ouvrage, sorti chez Schwarzkopf & Schwarzkopf (Berlin), fait partie d’une collection qui permet de découvrir les pays d’Europe Centrale et Orientale de manière objective c’est-à-dire en ne tenant pas seulement compte de leurs atouts culturels et touristiques mais en analysant leur contexte historique, sociologique et économique. Leur lecture est indispensable pour comprendre leur évolution mais aussi leur environnement social et politique. Le 2 février dernier, notre site a consacré un long article à « 111 Gründe, die Ukraine zu lieben », nouvellement paru et dont l’auteur est également un journaliste-écrivain vivant depuis des années en Ukraine. La Géorgie, la Slovaquie, la République Tchèque, l’Arménie et la Pologne ont également fait l’objet d’une parution. Grâce à cette collection, devenue notre Bible, www.pg5i.eu peut garantir une information de qualité, éloignée des préjugés et clichés dont ces territoires sont toujours victimes.

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