Gaspillage alimentaire ou 270 milliards de kilomètres !

Allemagne / UE – Pendant des décennies l’Allemagne a cherché à entretenir son image de protectrice de la nature et de l’environnement et c’est elle qui est à l’origine de mouvement dit des « verts » qui, au fil des années est parvenu à faire des émules, avec plus ou moins de bonheur, dans tous les pays européens. Le génie de ses initiateurs est d’avoir pu et su vulgariser leurs idées, leur courage et leurs bonnes volontés dans toute la sphère politique. Qu’on soit de gauche, de droite ou de centre, pour être « in » il faut être un peu « vert » et surtout ne pas oublier dans son programme un chapitre voué à la protection des abeilles, des baleines ou des ruisseaux et des forêts.

Julia Klöckner, ministre fédérale de l’Alimentation et de l’Agriculture

C’est grâce à cette démagogie qu’un ancien président de la République française, fier de sa politique agricole commune génératrice de fermes aux mille vaches et de poulaillers produisant des milliards d’œufs, a pu nous alerter que « la maison terre était en train de « brûler ». La vague écologique a donné naissance à un cyclone hypocrite que l’Allemagne est aujourd’hui obligée d’étouffer pour ne pas le transformer en tsunami. Elle remet les pieds sur terre et prend conscience que le problème prioritaire à résoudre n’est pas seulement la lutte contre le réchauffement climatique, conditionnée par le comportement d’une minorité de personnes en l’occurrence les gérants d’entreprises industrielles mais celle contre la gaspillage alimentaire qui, lui, est l’affaire de tous les habitants de la planète. Or, dans ce domaine, la République Fédérale d’Allemagne n’a jamais été un modèle car c’est sur ses terres qu’on jette le plus de produits encore comestibles à la poubelle. Une étude publiée récemment par le Ministère Fédéral de l’Alimentation et de l’Agriculture, révèle que chaque Allemand se débarrasse chaque année de plus de 200 kilos de marchandises achetées, souvent au prix fort, qui auraient dû atterrir dans leur estomac. On pourrait s’imaginer que le pain, universel, arrive en tête des denrées les plus gaspillées, or ce n’est pas le cas car il n’arrive avec 14% qu’en troisième position derrière les fruits et légumes (36%) et les plats cuisinés fait-maison (16%), ce qui prouve que plus on vante les vertus de certains produits qu’on recommande de préparer soi-même, plus on jette de l’argent par les fenêtres au détriment de l’environnement. En quatrième position, se trouvent les boissons (11%), les produits laitiers (9%) et les surgelés (7%). Les causes de ce gaspillage sont depuis très longtemps connues et leur nombre limité et s’il a perduré, c’est parce qu’il a été encouragé. Ce ne sont pas les consommateurs qui en sont responsables mais ceux qui les incitent ou les obligent à acheter des produits qui ne sont pas forcément en conformité avec leurs attentes. Pour mettre fin à ce scandale organisé et légalisé qu’est le gaspillage alimentaire, la ministre fédérale, Julia Klöckner, a eu l’idée lumineuse d’initier un forum qui a coûté la bagatelle de 700.000 euros destiné à réunir des experts qui vont être chargés de réfléchir sur des moyens à mettre en œuvre qui existent déjà. Cela dit, une somme de 0,7 million par rapport au 258 milliards que génère la filière, ne pèse par lourd sur la balance. Le premier « Dialogforum » s’est déroulé la semaine dernière à Berlin et a été l’occasion d’une annonce « révolutionnaire » qui va consister à mettre le numérique au service de l’association Tafel, qui a été créée en 1993 (!) ; laquelle partait du principe élémentaire qu’il est préférable d’offrir des produits à des nécessiteux qui crèvent la dalle plutôt que de les jeter. Il aura fallu attendre plus de quinze ans pour que les pouvoirs publics se décident à rationaliser cette idée généreuse. Toutefois, même si on parvenait par ce biais, à nourrir tous ceux qui ont faim, les plus précaires tous les jours, les moins pauvres toutes les fins de mois, on aura alors sous-traité la misère sans pour autant mis fin au gaspillage. Le problème de fond ne vient pas de ceux qui achètent mais de ceux qui produisent mais aussi et surtout de ceux qui ruinent les premiers pour enrichir les seconds. Parce qu’il se produit épisodiquement quelques incidents dus la plupart du temps à des erreurs commises par quelques individus peu scrupuleux, on les transforme en problèmes de santé publique. Au nom d’une prévention irréfléchie on impose des dates de péremption qui limitent sciemment la durée de vie réelle des produits. Si les consommateurs jettent leurs produits laitiers c’est parce qu’ils font confiance en une information mensongère inscrite sur l’emballage. Or, chacun devrait savoir qu’un yaourt est comestible tant que le couvercle ne se gonfle pas. En cas de doute, en goûter le quart d’une cuillère à café, n’empoisonnera pas. Autrefois, nos grands-mères conservaient le beurre à la cave et lorsqu’il devenait rance, l’utilisaient pour faire des gâteaux dont tout le monde se régalait. Aujourd’hui, on fixe une date limite de consommation sur des fromages qui ont vieilli pendant 18 ou 24 mois pour être vendus plus cher. La naïveté des consommateurs n’a aucune limite. La seule chaîne de distribution qui s’inscrit à contre-courant de cette philosophie du gaspillage et en a même fait sa stratégie de développement est le groupe Rewe par le truchement de sa filiale de discount Penny. Pour illustrer sa politique commerciale, Stefan Magel, directeur général de Penny, rappelle qu’il a été le premier à inscrire sur les produits s’approchant des dates de péremption la slogan « Kostbares retten » (Protégeons ce qui est exquis) pour sensibiliser la clientèle afin qu’elle ne boude plus des aliments encore comestibles. Il a eu, avant tous ses concurrents conscience, que la vague du bio, par nécessité dénué de conservateurs, risquait d’exacerber le gaspillage. Tous les produits concernés sont vendus au détail systématiquement 30% moins cher voire davantage.

Epinards rouges et kiwis jaunes

Mais ces efforts, aussi louables soient-ils, risquent de ne pas avoir beaucoup d’effets positifs si les habitudes de consommation ne changent pas et surtout si les fournisseurs continuent à proposer des produits contre-nature qui sont cultivés en dehors de leurs territoires d’origine pour que l’offre corresponde à une demande conditionnée par la mode. La concurrence que se livrent les grands groupes d’import-export et le non-respect de saisons aboutissent à des phénomènes souvent absurdes. Actuellement, en Allemagne mais aussi dans d’autres pays, la mode est aux épinards rouges et aux kiwis jaunes, la France veut s’imposer sur le marché du quinoa et l’Afrique du Sud cherche à dépasser la Pologne sur celui des myrtilles. Tout ce business à l’échelle planétaire implique des coûts considérables en terme de transport, de conservation, de climatisation, de réfrigération et bien entendu de stockage et de conditionnement mais on se donne bonne conscience en interdisant les emballages en plastique. On estime en Allemagne que le gaspillage alimentaire provoque autant d’émissions de CO2 que les 270 milliards de kilomètres parcourus chaque année par les automobilistes. On savait le monde fou, mais à ce point-là ! kb & vjp

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