Pandémie : la stratégie suicidaire du président biélorusse

Biélorussie / Europe Orientale – A l’instar de la Suède mais dans un contexte et pour des raisons diamétralement opposés, l’exécutif en fonction en Biélorussie se refuse à toute mesure de lutte contre la pandémie. Nous publions ci-après les explications d’un journaliste biélorusse interviewé récemment par un de ses collègues de la Moskauer Deutsche Zeitung, support bilingue allemand-russe, désormais membre de notre réseau d’éditeurs.

MDZ :Le président Lukashenko recommande la vodka, l’air frais et la conduite d’un tracteur contre le virus. Le croit-il vraiment ?

Franak Wiachorka – Il est difficile de savoir si Lukashenko le croit. Je pense qu’il s’agit plutôt d’un programme politique. Il espère probablement que la situation va se calmer et qu’il va survivre politiquement. S’il réussit à faire mourir moins de personnes que dans les pays voisins, il peut dire : « Regardez, j’avais raison ! Ils avaient tout fermé – et cela ne leur a fait aucun bien. » Il le fait probablement au mépris de la Russie, de Bruxelles et de Varsovie. C’est une approche psychologique pour montrer que nous sommes différents. Nous n’irons jamais dans votre direction !

MD – Les analystes expliquent son refus de s’aligner principalement par la crainte des conséquences économiques d’une quarantaine …

FW : Bien sûr. Et cela aurait des conséquences politiques. Une élection présidentielle se profile à l’horizon. Et avant chaque élection, il augmente les pensions et les salaires pour montrer que le pays est stable. Alexander Lukaschenko estime que les conséquences d’une crise économique sont plus importantes que les morts provoquées par le virus. Sur le plan sociétal, le bilan de la Biélorussie est enviable comparativement à ceux de la Moldavie, de l’Ukraine ou du Kazakhstan. Alors pourquoi ces États peuvent-ils imposer des mesures de lutte contre le virus alors qu’ils ne font pas mieux sur le plan économique ? C’est devenu un mythe : si les usines sont fermées, tout s’écroule et en n’imposant pas de quarantaine, nous sauvons l’économie. En fait, nous prolongeons la crise et pour nous en sortir, ce sera plus difficile et ça prendra plus de temps.

La société civile prend les choses en main

MDZ – Comment la population biélorusse réagit-elle à l’orientation de son président ? Croit-elle la version officielle ?

FW – La majorité absolue des gens, tant les partisans que les opposants de Lukaschenko , pensent que l’on fait trop peu. Selon les sondages actuels, 70 % des personnes interrogées pensent qu’une quarantaine est nécessaire. C’est un fait intéressant : sa politique a mobilisé les gens contre lui et contre le virus corona. Les Biélorusses prennent maintenant les choses en main. Des entreprises privées, des sociétés informatiques et des sociétés à capitaux occidentaux ferment leurs portes et envoient leurs employés dans l’isolement. Les citoyens collectent des masques à leurs propres frais car le gouvernement n’en donne pas aux hôpitaux. Récemment, des sociétés informatiques ont remis 800 000 masques à des cliniques qui traitent les patients atteints du covid 19. La gestion absolument inadéquate du gouvernement a conduit à une activation de la société et à une vague de solidarité nationale.

MDZ – Les médias biélorusses en ligne parlent également d’une panique silencieuse dans le pays …

FW – Oui, il y en a une. Surtout dans les professions où il y a beaucoup de malades, par exemple chez les médecins ou les enseignants qui ont été contraints de continuer à travailler. Mais aussi dans certains villages où une personne sur deux est malade. Dans certains d’entre eux , le taux de mortalité des patients touchés par le virus est de 15 %. Mais à Minsk, où les gens sont assis chez eux et ne peuvent pas s’en apercevoir en temps réel, la situation est calme. Il y a bien sûr moins de gens à l’extérieur. Surtout les jeunes et les retraités et tout est absolument calme.

Une guerre civile à l’horizon ?

MSZ – Lukaschenko changera-t-il d’attitude si la situation autour du virus s’aggrave considérablement ?

FW – Il n’a pas changé d’attitude lorsque le nombre de malades a augmenté et qu’il y a eu plusieurs décès chaque jour. Au contraire, il a même renforcé sa rhétorique et promis que personne ne mourrait du corona. Cela a contrarié les gens contre lui et les a vraiment mis en colère. C’est pourquoi c’est déjà une question de principe pour lui, il ne changera plus cela. Tout au plus, si lui-même ou quelqu’un de son entourage tombe malade, il pourra peut-être y avoir un changement d’attitude.

MDZ – Comme vous l’avez déjà mentionné, des élections présidentielles auront lieu en Biélorussie à l’automne. Ce sera la sixième fois qu’Alexander Lukashenko y participera. L’opposition pourra-t-elle profiter du mécontentement perceptible à son égard ?

FW – Je trouve qu’il est très difficile de prévoir comment les chose vont évoluer. Dans la situation actuelle, il est même concevable que les élections soient avancées et se tiennent en toute hâte cet été. Il y a une énorme colère contre Lukaschenko et il a une très mauvaise cote. Il est difficile de dire si l’opposition ou la Russie peut profiter de ce moment et si le virus corona va mobiliser les gens politiquement. Les élections sont devenues au fil des ans une telle formalité que les gens ne les remarquent parfois même pas. Je peux aussi imaginer que la crise économique qui suivra le virus donnera lieu à des protestations politiques, totalement indépendantes des élections. Les troubles de masse parmi les enseignants, les médecins et les militants de l’opposition pourraient se transformer en troubles de masse dans tout le pays. L’explosion pourrait survenir bien avant les élections.

(Propos recueillies par Birger Schütz / Adaptation en français : pg5i)

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