L’extrême-droite allemande croit en son avenir

Allemagne/France/UE – Le parti d’extrême-droite AfD (Alternative für Deutschland) qui est arrivé en seconde position lors du dernier scrutin européen, derrière les chrétiens-démocrates de la CDU, mais devant les trois partis actuellement au pouvoir (*) a profité de son congrès annuel qui s’est déroulé à Essen le week-end dernier pour tirer des plans sur la comète et rendre crédible son programme de gouvernement.

Tino Chrupalla, co-président de l’AfD, se verrait bien dans la peau de Jordan Bardella.

Concernant l’avenir du parti, il est basé sur une réalité intangible, en l’occurrence son implantation déjà historique dans les anciens länder de la République Démocratique Allemande dont une partie significative de la population a été laissée sur le bas côté de la route. L’électeur-type de l’AfD dans l’est de l’Allemagne est une personne qui non seulement n’a tiré aucun profit de la réunification mais au contraire s’est retrouvée exclue de la société. Bien que disposant d’un avenir,  lorsque le Mur de Berlin s’est écroulé, elle était déjà trop âgée pour envisager une nouvelle vie. Beaucoup de jeunes Allemands de l’est ont fait le choix d’émigrer à l’ouest mais l’inverse ne s’est pas produit et le pays,  plus de trente ans après la réunification,  est resté divisé du fait de cette distorsion démographique qui a exacerbé les inégalités. Parce qu’elles se sont toujours senties oubliées, les populations de l’ex-RDA se sont transformées en victimes, un sentiment qui, quelles que soient les époques, pousse aux extrêmes. Dans ce genre de situation, le rôle des dirigeants n’est pas de jeter l’opprobre sur les électeurs récalcitrants mais d’essayer de les comprendre.

Alice Weidel : à l’instar de Marine Le Pen, elle parvient peu à peu à dédiaboliser le parti dont elle est la coprésidente. Elle est la seule femme membre des instances dirigeantes du parti, ce qui ne la dérange pas car elle est opposée aux quotas.

Un duo insolite mais performant

Ces électeurs ont tous un point en commun, ils vénèrent leurs chefs locaux, les délégués du parti,  qui eux-mêmes plébiscitent leurs mentors qui sont toujours nommés à une très forte majorité, comme ce fut le cas le week-end dernier à Essen où les 800 délégués ont voté à 82,7 pour cent pour Tino Chrupalla et à 79,8 pour cent pour Alice Weidel. Cette direction bicéphale du parti dont les programmes sont qualifiés « d’extrême-droite » à l’ouest mais de « réalistes et démocratiques » à l’est ne manque pas de surprendre car elle réunit une homme du peuple, garagiste de profession à une intellectuelle qui n’a jamais caché son homosexualité. Elle partage sa vie avec une Suisse et élève avec cette dernière deux enfants. Ayant vécu plus de sept en Chine, la coprésidente de l’AfD maîtrise parfaitement le mandarin, un atout dont aucune personnalité politique ne peut se prévaloir. Alice Weidel et Tino Chrupalla vont travailler de conserve pendant tout l’été pour que leur parti sorte vainqueur des trois élections régionales qui sont programmées en Thuringe, dans la Saxe et dans le Brandebourg. C’est dans le premier de ces trois territoires que les résultats sont attendus avec la plus grande attention, d’une part parce que c’est en Thuringe que le parti AfD est susceptible de réaliser son meilleur score (les sondages le crédite de 30 à 35% voire davantage), d’autre part parce que son leader, Björn Höcke, ne rechigne pas à l’idée de gouverner le land avec l’Union Chrétienne Démocrate (CDU). Pour l’instant, les états-majors du parti d’Angela Merkel, font la sourde oreille à cette coalition mais il est d’ores et déjà acquis que cette main tendue leur pose quelques problèmes pour le moins cornéliens. Si la CDU refuse de cohabiter avec l’AfD, elle apparaîtra comme une formation qui foule du pied la démocratie, tout en méprisant les « ossis », si elle accepte le risque sera alors grand qu’elle soit accusée de pactiser avec le diable. Commentant sur la chaîne Phoenix les sondages qui lui sont favorables et évoquant sa proposition de coalition Björn Höcke a déclaré à l’adresse de la CDU : « Vous ne pouvez ignorer un tel poids si vous ne voulez pas nuire à la démocratie ». Toutefois, pour la plupart des responsables de la CDU, Björn Höcke est un personnage infréquentable. Il est depuis plusieurs mois dans le viseur de la justice pour avoir utilisé dans ses interventions publiques un slogan cher aux nationaux-socialistes « Alles für Deutschland » (Tout pour l’Allemagne), trois mots dont l’usage est formellement prescrit par la loi.

Robert Habeck, ministre vert de l’économie, est l’un des plus grands perdants du scrutin européen et ses ambitions de devenir Chancelier sont mises à mal.

Des partis historiques décontenancés

Dans les trois länder concernés par les prochaines élections régionales, les dirigeants des partis traditionnels se trouvent exactement dans la même situation que leurs homologues français dans le sens où ils doivent s’interroger à savoir s’il faut ou non pactiser avec le diable à la différence près qu’en France il y a deux diables un d’extrême-gauche et un d’extrême-droite alors qu’en Allemagne, il n’en reste plus qu’un. L’autre différence notoire entre les deux pays est l’ancrage du Rassemblement National qui, en France, est implanté de manière de plus en plus uniforme sur tout le territoire alors qu’en Allemagne, l’AfD ne pèse significativement que dans la partie orientale du pays. Cette physionomie électorale se transforme toutefois au fil des ans et lors des dernières élections européennes une percée significative de l’AfD à l’ouest n’est pas passée inaperçue. Dans la plupart des districts bavarois, ce parti est parvenu à se classer en seconde position derrière la CDU en réalisant parfois des scores de trois à quatre fois supérieurs à ceux du parti social-démocrate. Ce fut notamment le cas dans toutes les régions et villes situées à proximité des frontières tchèque et autrichienne (**). Pour l’instant, la suprématie de la CSU (Union Sociale Chrétienne) dans le land n’est pas en danger mais rien ne garantit qu’il en soit encore ainsi à l’avenir. Mais la Bavière n’est pas le seul land, où l’ascension de l’AfD est perceptible. Dans la Basse-Saxe, le Bade-Wurtemberg ou la Rhénanie-du-Nord/Westphalie on assiste à la même tendance et de partout force est de constater que sa percée s’accompagne généralement d’une chute des Verts, qui ont été fragilisés par leur présence au gouvernement et les méthodes impopulaires de leurs activistes. Le fiasco de la loi sur le chauffage initié par ministre vert de l’économie Robert Habeck, a contribué à une perte totale de crédibilité des écologistes. Quant aux missions diplomatiques de la ministre des Affaires Etrangères Annalena Baerbock, dont l’empreinte carbone se démultiplie au fil de ses innombrables voyages (huit aller-retour Berlin – Tel Haviv depuis le 7 octobre 2023 !), n’obtenant aucun résultat tangible, elles sont de moins en moins prises au sérieux. Pire, elles tendent à discréditer l’Allemagne sur la scène internationale. Le parti social-démocrate qui a subi une défaite sans précédent aux élections européennes se trouve dans une situation comparable à celle de Renaissance en France et c’est la raison pour laquelle les résultats des élections législatives seront observées et analysées de la même façon de chaque côté du Rhin. Cela vaut plus particulièrement pour Tino Chrupalla qui se voyait déjà dans la peau de Jordan Bardella lorsqu’il a déclaré à Essen que l’objectif de son parti était de « devenir à un moment donné la force la plus puissante d’Allemagne ». (kb & vjp)

(*) Le parti AfD a obtenu 15,9% des suffrages soit presque deux fois moins que le bloc d’opposition CDU/CSU (30%). Avec respectivement deux, quatre et dix points de plus que le trois formations au pouvoir (SPD, Verts et FDP), il s’est imposé comme la seconde force politique du pays.

(**) Dans certaines de ces régions le parti AfD a largement dépassé son score national. Ce fut notamment le cas dans les districts de Regen (20,2%), de Cham (18,2%) , de Passau (17,9%) ou de Rottal-Inn (15,7%). Autant de résultats qui demeurent néanmoins nettement inférieurs à ceux enregistrés dans les länder de l’ex-RDA où l’AfD a pu damer le pion à tous ses rivaux y compris le bloc CDU/CSU. C’est dans le district de Görlitz situé aux frontières avec la République Tchèque et la Pologne que l’AfD a battu tous ses records avec 40,1% des voix, soit respectivement dix et quatorze fois plus que le parti social-démocrate et l’Alliance/Les Verts. Précisons toutefois que c’est dans ce district qu’est né et vit Tino Chrupalla, où il dirige son entreprise de bâtiment et de travaux publics. (Nombre de mots: 1.285)

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