Lettre ouverte à Eric Drouet

« C’est toujours pareil : ceux qui savent pas, c’est juste ceux-là qui commandent. »

(Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 »)

 

Si je me permets de vous adresser cette lettre, c’est parce que je ne suis pas le seul à être las de la propension d’un nombre de plus en plus important de personnes à propager le mensonge. Cette inclination a connu son épilogue avec le mouvement des « gilets jaunes » dont vous êtes reconnu comme l’un de plus efficaces initiateurs. Si je réagis aujourd’hui, ce n’est pas pour devenir une star « facebookienne » encore moins être interviewé par BFM TV, cette chaîne que je maudis autant  que vous parce qu’elle est, en vous accordant autant d’importance, complice et profiteuse du conflit. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir jalonné ce point de vue, strictement personnel, de quelques citations de Maurice Genevoix. Je me suis permis cette liberté qui prouve que la France est souvent et méchamment frappée par le hasard. La disparition de Johnny Hallyday a occulté celle de Jean d’Ormesson, votre mouvement en a fait de même avec l’entrée programmée d’un grand écrivain au Panthéon. La France ne semble plus être le pays de la pensée mais celui du spectacle.

J’ai longuement réfléchi avant de vous écrire car je me suis interrogé, à savoir s’il était utile de perdre du temps pour répondre à un homme qui, grâce à ses coups de  gueule, prend une importance démesurée.  A priori et compte tenu de tout ce qui a été écrit sur vous, nous n’avons que trois points en commun : comme vous j’habite en province, vous à Melun, moi à Saint-Etienne, comme vous je ne suis pas né d’un couple de millionnaires et comme vous je suis déçu par Emmanuel Macron. Et c’est justement cette troisième raison qui m’incite à « tremper ma plume dans la plaie » comme l’écrivait si justement un homme que j’admire, en l’occurrence Albert Londres qui, lui, a contribué à améliorer la société en réveillant la conscience collective, en dénonçant  les  conditions de vie des bagnards et les entraves aux Droits de l’Homme des colonialistes. Mais si je suis déçu par le 8ième Président de la 5ième République ce n’est pas pour les mêmes raisons que vous. Je le suis car je suis fier d’avoir voté pour lui aux premier et second tour des élections présidentielles. A cause de vous, je le regrette car à cause de vous, tous ceux dont une majorité de Français ne voulait plus,  reprennent des ailes pour mieux s’envoler dans les cieux de la démagogie et de l’hypocrisie. Vous faites, avec vos amis des Gilets Jaunes, le jeu des responsables de la crise actuelle qui seront les premiers à s’offusquer mais aussi à se réjouir s’il venait à l’idée d’ Emmanuel Macron d’accepter de vous rencontrer. Je les vois déjà les Wauquiez, Ciotti, le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon , Morano et consorts, bref tous ces gens qui n’ont pas digéré leur défaite, se précipiter le matin chez Bourdin ou Cohen, le soir chez Barthès ou Lemoine, le week-end chez Ruquier ou Ardisson, pour cracher leur haine et leur venin et affirmer sans aucun scrupule qu’à la place de Macron, ils s’y seraient pris autrement pour gérer une crise qui n’est qu’une Révolution sans idées et donc sans espoir.

« Au temps de mon adolescence, la Loire était vive en nageoires, en belles et franches espèces indigènes. On a laissé se galvauder, s’enverminer ce gentil peuple.
Pollutions, négligences, expériences inconsidérées ?
En tous cas le résultat est là … »

(Maurice Genevoix dans « Route de l’aventure »)

Ne vous inquiétez pas, Monsieur Drouet,  cette lettre ne recueillera jamais autant d’écho que la vôtre car en me battant pour des causes à mille lieues des vôtres, je ne vis pas dans le même monde que vous. Et si je vous écris aujourd’hui c’est parce que j’ai d’excellentes raisons de le faire et peux vous  prouver que vos revendications ne pourront jamais réparer les injustices que dénoncent les « gilets jaunes », parmi lesquels  certains de mes lecteurs qui ne seront jamais aussi nombreux que ceux de Facebook mais suffisamment pour qu’il soit mis peu à peu fin à la violence sociale au quotidien que vous dénoncez sans savoir y apporter les vraies réponses.

Si j’ai pendant près de dix ans mûri l’idée de créer www.pg5i.eu avant de pouvoir la concrétiser en septembre 2015, c’est parce que j’étais toujours  fier d’être Français mais encore davantage d’être Européen. A cause ou plutôt grâce à vous je suis de moins en moins fier de parler la langue de Molière et de plus en plus heureux de maîtriser celle de Goethe. Grâce à la profession que j’ai choisie par vocation et non pour profiter d’exonérations fiscales et que j’ai exercée pendant plus de 40 ans sans carte de presse (*),  je peux m’honorer de connaître, abstraction faite de l’Irlande et de l’Islande, tous les pays européens et leur capitale. Lorsque le mouvement des « gilets jaunes » a démarré, j’ai ressenti une certaine empathie à son égard car il soulevait un problème auquel, justement, tous les peuples européens sont confrontés. De Tallinn à Sofia en passant par Varsovie, Prague, Bratislava, Bucarest ou Budapest, j’ai  toujours pu converser avec un chauffeur de taxi maîtrisant suffisamment l’allemand pour se plaindre de la cherté des carburants. Il n’existe aucun autre problème  plus européen et fédérateur que le prix de l’essence et du diesel. Si vous aviez limité votre combat à ce sujet, si vous l’aviez utilisé comme symbole des manquements européens, si  vous l’aviez étudié en profondeur et si vous aviez mesuré à sa juste valeur la place qu’occupe l’industrie automobile, oui cher Monsieur Drouet, si vous aviez fait preuve de davantage de modestie et de moins d’arrogance, ce ne sont pas quelques centaines de milliers de Français que vous auriez mobilisés mais des millions d’Européens  qui tous,  à l’unisson, s’interrogent sur l’avenir d’une industrie dont non seulement le Vieux Continent mais le monde tout entier sont encore et pour longtemps dépendants.

« Quand une association se dénoue ainsi, pour toujours, les comptes doivent être clairs et loyaux. »

(Maurice Genevoix dans « Laframboise et bellehumeur »)

 

Au risque de vous déplaire, Monsieur Drouet, cette grande Révolution dont vous auriez pu être, grâce à votre profession de chauffeur routier , un des  hérauts, vous l’avez ratée et c’est dommage, car j’aurais bien aimé la vivre avec vous. M’étant toujours battu pour assumer une retraite active j’aurais pu vous accompagner dans  la France profonde et surtout aller dans des coins reculés du territoire où Emmanuel  Macron n’ose se rendre, sachant qu’il n’y sera accueilli par des personnes qui, à l’instar de Sébastien Cornu, coordinateur du débat national,  lui renvoient l’ascenseur en le protégeant.

Entre deux livraisons j’aurais pu vous parler des dizaines  de Roumains, Hongrois, Polonais, Tchèques, Slovaques, Estoniens, Lituaniens , Autrichiens et naturellement Allemands, ceux de l’est et de l’ouest, entre lesquels  il est toujours nécessaire de faire la distinction car, contrairement à ce que prétend la presse, l’Allemagne n’est toujours pas réunifiée. Tous sont dans la même situation que vous, tous sont soumis à une pression fiscale en inéquation avec leurs revenus, tous ou presque s’endettent pour avoir le droit d’aller travailler ou se payer eux-mêmes une formation quand  les pendants de Pôle Emploi faillent à leurs missions, tous ont des amis survivant grâce des minima sociaux, tous ont un cousin ou une cousine au chômage et beaucoup ont dû au moins une fois dans leur vie être dépendants d’un organisme social pour tenter de rebondir.

En revanche, tous ne sont pas  confrontés à des administrations datant de Napoléon et c’est ce qui distingue les  « gilets jaunes » d’autres mouvements comparables en Europe, mais dont personne ne parle en France car la presse est à l’image de ses lecteurs, trop franco-française, trop nostalgique d’un Empereur qui, non seulement a divisé le continent et son propre pays, pour mieux régner mais tenté de conquérir l’Europe en la détruisant jusqu’à aller incendier Moscou.

C’est de cette France-là dont les Français, sans réellement s’en rendre compte, ne veulent plus. A  mon modeste niveau, je le sais, je le sens et je pense ne pas me tromper car, comme mentionné ci-avant,  je peux le prouver. C’est en effet par la publication de deux articles sur  www.pg5ieu , que mon  site a dépassé les 5.000 connections.  C’eût été un score  ridicule pour Bouygues et Bolloré, pour moi, ce fut un résultat extraordinaire et la preuve que , dans ce pays, il existe encore  des personnes  réfractaires au politiquement correct et par là-même aux révoltes spontanées donc irréfléchies. Le premier fut consacré à la Hongrie dans lequel je proclamais haut et fort qu’il est dangereux d’assimiler tous les habitants de ce pays à leurs dirigeants et de prétendre, par amalgame que tous les citoyens d’Europe Centrale sont des populistes. J’irais même plus  loin en écrivant que c’est sur cette partie du Vieux Continent qu’on rencontre les plus européens des Européens. Le contenu du second était exceptionnellement et typiquement  franco-français car il concernait une initiative qui aurait été inimaginable dans la plupart des pays européens, en l’occurrence l’autorisation accordée à un proche du Président pour organiser une loterie au profit des vieilles pierres. Cette « Lettre ouverte à Stéphane Bern », a suscité de nombreux commentaires qui m’encouragent aujourd’hui  à en rédiger une à votre attention. En effet, après l’avoir lue, quarante huit personnes ont pris le temps de la commenter pour m’informer de méthodes, dont jamais je n’aurais pensé qu’elles pussent exister. Publiée le 18 septembre, soit deux mois avant le déclenchement du mouvement  des « gilets jaunes », je m’aperçois que cette lettre était prémonitoire. Un homme devant attendre 22 mois pour que son dossier de retraite soit finalisé par une dizaine salariés de la CARSAT Rhône-Alpes qui lui écrivaient de Lyon et de Saint-Etienne, un indépendant travaillant en profession libérale et exerçant deux activités complémentaires,  qui a été affilié deux fois au Régime Social des Indépendants, une fois à Saint-Etienne, une fois à Lyon. Pendant plus de quatre ans, il a reçu des appels à cotisations contradictoires calculées sur des assiettes de revenus fantaisistes  qui, cumulées, correspondaient au double de ses revenus. Pendant cette longue période de harcèlement, il a réceptionné  lettres de relances et mises en demeures. Son dossier a circulé entre les mains de seize salariés ,dont il nous cite les noms,  travaillant sous la responsabilité de trois directeurs régionaux successifs. Sur ces 19 personnes aucune n’a daigné réétudier son dossier encore moins le rencontrer. En revanche, l’une d’entre elles n’a pas hésité à mandater un huissier dans le département où il est né, pour aller racketter sa mère, alors âgée de 89 ans, gravement malade et qui après cette ignominie, a  fait le choix de se laisser mourir.  Un homme de 59 ans agressé dans le centre de Saint-Etienne qui a été placé par erreur dans le service psychiatrique de l’Hôpital Nord de Saint-Etienne. Deux locataires vivant par nécessité dans un appartement et mariés d’office par la Caisse d’Allocations Familiales pour les accuser de « communauté d’intérêts » et les sommer de rembourser plus de 4.000 euros d’allocation logement. Idem avec un chômeur de longue durée, considéré à 52 ans comme étudiant parce qu’il avait eu le tort d’emprunter pour se financer une formation que ni Pôle Emploi, encore moins les référents du département de la Loire n’avaient pu lui trouver. Pendant seize mois il a été radié du RSA, n’a pas perçu un seul centime de revenus et est aujourd’hui surendetté. Ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres. Tous les commentaires révèlent la profondeur et l’hétérogénéité du mal dont souffre la France. Pour la soigner, ce ne sont pas trente cinq mais au moins une bonne centaine de questions que devrait poser Emmanuel Macron à ses chers compatriotes. Il faut avoir impérativement connaissance de  tous ces témoignages,  plus poignants les uns que les autres,  avant d’engager un grand débat national, dont les conclusions, et sur ce point je suis entièrement d’accord avec vous  Monsieur Drouet, n’auront aucune portée, si elles ne tiennent pas compte de toutes les réalités de la France du terroir qui font que des agents zélés, d’autant plus dangereux qu’ils sont incompétents, abusent de leur pouvoir et se permettent d’enfreindre les lois et, pire, d’appliquer les interprétations qu’ils en font avant même que les tribunaux n’aient rendu leurs jugements. Dans aucun pays européen, l’article 6 de la Charte Européenne des Droits de  l’Homme n’est autant entravée qu’elle ne l’est en France .  Dans aucun pays européen, un chef d’Etat a été amené à créer une fonction de « défenseur du droit » et s’il était venu  à l’idée de l’un d’entre eux   de prendre cette initiative, je suis convaincu qu’il ne l’aurait pas à un ancien Garde des Sceaux qui, à l’instar de Jacques Toubon,  a lui-même eu maille à partir avec la justice. Si l’Etat a besoin d’un « défenseur du droit », c’est bel et bien la preuve que la France est devenue un pays de non-droit,  que la loi est mal appliquée et si elle est mal appliquée c’est parce qu’elle n’est plus  adaptée à l’évolution de la société. Ce n’est pas un débat national dont a besoin la France mais d’un dépoussiérage de tous ces codes qui réglementent la vie sociale et déroutent tous les hommes et femmes de loi au premier rang desquels les avocats spécialisés dans le droit social les plus efficaces. Emmanuel Macron n’avait pas besoin de s’adresser à tous ses chers compatriotes pour tenter de reconstituer les pots cassés, il lui suffisait de réunir les présidents des innombrables associations de défense des usagers de la fonction publique. Monsieur Drouet, si vous avez l’honneur de le rencontrer, suggérez-lui cette initiative, ce serait  plus porteur que de réaliser la synthèse de millions de doléances, dont aucun algorithme ne pourra faire la synthèse. Il ne serait pas nécessaire d’organiser ce « séminaire de la pauvreté » au château de Versailles. Un très grand gymnase suffirait à condition que les débats n’aient lieu que le jour car la nuit il risque fort d’être réquisitionné pour y faire dormir des indigents qui ne le seraient pas si les finances locales avaient été mieux gérées.

Bien à vous, cordialement,  « en confiance » et sans confidentialité

Vital-Joseph Philibert

(*) Je n’ai possédé ma carte de presse que deux années , en 1978 et 1979. Je ne l’ai pas renouvelée car j’estimais que les avantages fiscaux dont bénéficiait la profession de journaliste était une forme déguisée et légalisée de corruption. Cela ne m’a  pas empêché d’interviewer ministres, artistes, chefs d’entreprises, historiens, etc . C’était le prix à payer  pour rester indépendant. Je ne le regrette pas, comme je ne regrette pas  d’avoir décliné les offres de collaboration multimédia qui m’ont été proposées, car je pense qu’un journaliste ne peut être crédible lorsqu’il accuse les politiques de cumuler et qu’il n’applique pas cette règle à lui-même. On parle toujours des salaires et revenus parfois faramineux de certains politiciens, jamais de ceux de certaines stars du petit écran ou des micros matinaux qui arrondissent leur fin de mois en laissant sur le bas côté de la route de jeunes rédactrices et rédacteurs talentueux, contraints de mendier un complément de RSA pour payer leur loyer sans recourir au fonds de solidarité au logement.

 

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