Les guides pragois dans une situation kafkaïenne

République Tchèque – Le magazine Prager Zeitung (PZ) a publié le week-end dernier un long article sur la situation des guides touristiques en activité dans la capitale tchèque qui prouve à quel point la crise sanitaire frappe en priorité les professions les plus fragiles. Alors qu’ils contribuent à la diffusion de la culture, à la connaissance de l’Histoire mais aussi, on l’oublie trop souvent, à une meilleure compréhension des peuples et de leurs traditions, ils sont dans de nombreux pays considérés comme des intermittents du tourisme. De toutes les capitales libérées du joug communiste en Europe Centrale,  Prague est sans conteste celle qui a été et demeure la plus visitée. En l’espace de quelques années, elle est parvenue à se hisser, en 2019, avec 18,3 millions de touristes, à la 7ième place derrière Londres (71,2 millions), Paris (52,6 mil.), Berlin (32,9 mil.), Rome (28,6 mil.), Madrid (19,8 mil.) et Barcelone (19,3 mil.) (*). Depuis près d’une décennie, elle dépasse allègrement d’autres métropoles qui, à l’instar de Vienne (17,4 mil.), Munich ( 17,1 mil.) et Amsterdam (16,9 mil.),détentrices, elles aussi, d’un potentiel culturel, historique et architectural hors du commun.   Nul besoin de revenir en détail sur le passé de Prague, car chacun sait qu’elle a toujours été considérée comme un berceau des cultures européennes. Historiquement, elle est aussi riche en événements que l’a été Paris. Les rives de la Vltava, habitées depuis plus de 500.000 ans, ont fait d’elle un carrefour d’échanges, avant même qu’elle devienne la capitale du Saint-Empire romain germanique.  Au 20ième, elle a été celle qui a le plus souffert des dictatures national-socialiste puis communiste et si elle suscite autant d’empathie c’est parce que tout visiteur qui la découvre pour la première fois éprouve l’envie d’y revenir. Un long week-end ne suffit pas pour découvrir la ville où Kafka a écrit tous ses chefs d’œuvre et qui a eu la chance de ne pas être bombardée comme l’ont été Dresde, Berlin, Vienne ou Varsovie. Se promener dans Prague, c’est pouvoir se plonger dans le passé, de l’antiquité à nos jours et dans les sources du judaïsme et du christianisme. Etre guide touristique à Prague n’est pas une sinécure car le moindre détail dans la plus petite des ruelles apporte sa contribution à l’Histoire. Pour bien connaître la capitale tchèque, la comprendre, la respirer, il est indispensable de s’offrir au moins une fois une visite guidée.

Au printemps
à l’automne

Belle en toutes saisons

La plupart des touristes en ont conscience  et c’est la raison pour laquelle, on dénombre à Prague plus de 3.000 guides qui maitrisent deux ou trois langues. Aucun ne s’enrichit avec ce métier mais tous parvenaient à en vivre avant la crise sanitaire. Etant donné que la ville est belle, fascinante en toute saison elle peut se visiter toute l’année. La capitale tchèque est une ses seules en Europe à ne pas connaître de périodes creuses mais seulement quelques semaines moins denses, jamais sans touristes,  et c’est la première fois, en mars dernier, que les Pragois ont vu leur pont Charles, point névralgique de la ville, complètement désert. Pour tous quel que soit leur âge ce fut un choc et pour les guides touristiques une catastrophe. Jamais de sa vie, Stanislav Voleman, président de leur association n’avait reçu autant d’appels de détresse. Pour la première fois de leur vie, ils se sont retrouvés du jour au lendemain sans un seul centime de revenu. Conscient de cette situation inédite, le gouvernement est venu à leur aide en leur accordant une prime d’indemnisation à partir du 12 mars qui est arrivée à son terme le 8 juin, ce qui leur a permis de percevoir 45.000 couronnes, soit à peine 566 euros par mois. Etant donné que les prix de l’immobilier ne cessent de grimper depuis le début le milieu des années 2000 c’est-à-dire depuis l’intégration de la République Tchèque dans l’Union Européenne, laquelle a contribué à l’arrivée massive de ressortissants étrangers, allemands et autrichiens notamment,  cette aide couvre à peine la location d’un deux pièces dans les quartiers les moins prisés de la ville c’est-à-dire loin de leur outil de travail, en l’occurrence le centre historique de la capitale. Zuzana Manova, 58 ans, une experte en accompagnement touristique qui exerce son métier depuis plus de 30 ans, est obligée depuis la mi-juin de rogner sur ses modestes économies pour survivre. Ne se faisant guère d’illusion sur le retour à une situation normale, elle a préféré en bonne Tchèque, vaillante et tenace, s’orienter sur une autre voie en se formant à la profession de professeur de yoga, son hobby jusque là. Zuzana dans tout son malheur  et en bonne Tchèque qui en a vu d’autres, s’estime heureuse comparativement à tous ses collègues, homme et femmes, qui mendient des emplois précaires dans des supermarchés ou des sociétés d’intérim pour survivre. Elle  a mis à profit le confinement forcé pour corriger les épreuves du conte de fées que sa fille Jana, s’apprête à publier. Un exutoire à la peur du lendemain qui ne suffit pas pour cacher son amertume à l’égard des pouvoirs publics. L’association des guides touristiques a beau avoir été reçue par le 1er ministre en personne, Andrej Babis,  la ministre des finances, Alena Schillerova, n’a pris aucune des mesures attendues en prétextant qu’il était hors de question de « donner la préférence à un groupe professionnel spécifique »  d’autant qu’il n’y aurait, paraît-il, « plus d’argent de disponible ». Ce deuxième argument a d’autant plus choqué l’association  des guides touristiques qu’au même moment le gouvernement décidait de débloquer 15 milliards de couronnes (574 millions d’euros) destinés aux retraités afin qu’ils puissent « acheter leurs cadeaux de Noël ».

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Maison classée où Kafka passa son enfance de l’âge de trois à treize ans, entre 1889 et 1896

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et sous la neige

A la veille d’élections régionales,  il est préférable de venir en aide à trois millions de retraités qu’à trois mille guides touristiques qui n’ont eu d’autre choix que d’aller frapper à la porte de la municipalité de Prague, mieux à même selon le chef de l’exécutif de trouver une solution à ce problème ; lequel  s’est exacerbé le 1er septembre lorsque les guides, à l’instar de tous les autres travailleurs indépendants, n’ont plus été aidés pour payer leur assurance maladie. Pour pouvoir bénéficier d’un minimum de protection sociale, il leur est conseillé  de s’inscrire au chômage mais s’ils entreprennent cette démarche, ils doivent alors renoncer à leur licence commerciale. En bonne Tchèque, Zuzana sait mieux que quiconque ce que signifie une situation kafkaïenne et s’interroge à savoir pourquoi « l’Etat, contraint de payer les cotisations des demandeurs d’emploi,  n’est-il pas disposé à exonérer temporairement les guides de ces charges ce qui lui permettrait de ne pas augmenter le nombre de chômeurs ? » . Actuellement,  les 700.000 Tchèques en chômage partiel  dans le pays coûtent chacun 1.147 euros par mois à l’Etat, une somme colossale comparativement aux besoins de base de quelques milliers de guides touristiques. Ces derniers se font un devoir d’emmener leurs clients sur les traces de Kafka. Lorsqu’ils sont pouvoir reprendre leur travail, il faut s’attendre à ce qu’ils s’attardent plus longtemps devant la maison dans laquelle il a longtemps vécu car tous auront vécu le climat d’angoisse et d’absurdité décrit par un écrivain qui, bien que tuberculeux avait été épargné par la grippe espagnole ! (Source : Prager Zeitung / Adaptation en français : pg5i.eu)

(*) Source : European Cities Marketing

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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