Le coronavirus n’est pas une « guerre »

Katharine Matz: 70 ans de carrière et des centaines de premiers et seconds rôles

Allemagne/République Tchèque – A une époque où on infantilise les personnes âgées pour prétendument mieux les protéger après les avoir oubliées, que cette tendance, à l’instar du virus n’a pas de frontières, il est rare que la parole soit donnée à celles et à ceux qui sont les premières et premiers concerné(e)s. Le magazine  Prager Zeitung  est sorti de cette logique en interviewant l’actrice Katharina Matz, Allemande d’origine tchèque, une figure des scènes théâtrales et du petit écran qui va fêter le 11 juin prochain son 90ième anniversaire. S’il fallait la comparer à une actrice française, on penserait immédiatement à Gisèle Casadesus, car ces deux grandes dames se ressemblent en prouvant que la vieillesse n’est pas forcément un « naufrage » . Il arrive qu’elle le soit chez les politiques mais rarement chez les artistes, comme le prouve cette interview qu’il est conseillé de lire entre les lignes.

« Non, ce n’est pas la guerre ! »
Prager Zeitung : Les Allemands ont déjà passé la troisième semaine avec des restrictions de sortie et dû rester chez eux, y compris pendant les fêtes de Pâques. En République tchèque, les masques de protection sont obligatoires depuis un certain temps pour tous ceux qui veulent sortir. Comment passer les journées dans ces circonstances exceptionnelles ?
Katharina Matz : Je n’ai pas envie d’être en quarantaine. Le matin, je me promène dans le Tiergarten de Berlin, puis je fais des courses. L’après-midi, je travaille sur un texte. J’ai trouvé mon rythme et je m’en sors très bien. Nous ne sommes pas encore enfermés. Et la plupart des gens de mon quartier respectent les règles – comme garder leurs distances. Je me sens bien.
PZ : Vous protégez-vous en particulier, avez-vous rompu les contacts sociaux ou en cultivez-vous actuellement d’autres sur les voies qui vous sont encore ouvertes ?
KM : Cela ne peut se faire que par téléphone. Mais le Deutsches Theater organise actuellement des lectures sur Internet avec des acteurs sur des textes du « Decamerone » de Giovanni Boccaccio et je suis également impliqué dans ce projet. J’ai demandé à ma nièce de mettre en place les conditions techniques pour que cela se fasse de chez moi. Bien sûr, avec toutes les précautions dans les contacts personnels, c’est-à-dire le masque facial, etc. Ma contribution est programmée à la fin de cette semaine.
PZ : Au vu de la situation particulière, le président français a parlé de guerre, le premier ministre espagnol d’économie de guerre. Vous avez vécu la guerre. La période que nous vivons, est-elle vraiment comparable à une guerre ?
MK : Non vraiment pas. Il est vrai que ce virus contrôle le monde entier, qu’il y a des morts et que vous pouvez être infecté. Mais la guerre n’est pas ce que j’entends par là, c’est un danger personnel beaucoup plus grand qui impose la fuite. Je me refuse de comparer cette situation à une guerre.
PZ : Malgré les restrictions de sortie, les rayons sont souvent vides pour certains produits et les files d’attente devant les supermarchés sont parfois longues ?
KM : Ce sont des situations instantanées. Les étagères sont vides un jour et se remplissent à nouveau le lendemain.
PZ : Vous êtes née en 1930 à Haindorf en Bohême du Nord, aujourd’hui Hejnice. Il existe également une page Wikipedia tchèque au nom de Katharina Matzová,. Avez-vous encore des attaches avec la République tchèque ?
KM : Nous n’avons plus de parents en République Tchèque, malheureusement tous sont décédés. Mon père a fait ses études à Prague et l’un de ses parents a été dramaturge en chef au Théâtre allemand de Prague jusqu’en 1938. Mais j’étais souvent à Prague et ce n’est qu’à l’automne dernier que j’ai été invitée au festival de théâtre germano-tchèque, pour « La Visite de la vieille dame » de Friedrich Dürrenmatt. À cette occasion, j’ai également rencontré Pavel Kohout (1), avec qui je suis très amie. J’aime Prague mais aussi mon passé dans ce pays.
PZ : Haindorf ou Hejnice est un lieu de pèlerinage important depuis des siècles, avec jusqu’à 100 000 pèlerins par an …
KM : …et c’est dans ce même sanctuaire que j’ai été baptisée !
PZ : La ville est située dans les montagnes de Jizera, non loin des frontières avec la Pologne et l’Allemagne. Elle compte aujourd’hui près de 3 000 habitants. L’avez-vous visitée après la guerre ?
KM : J’ai visité certains endroits en République tchèque avec mon jeune frère après la Chute du Mur de Berlin. Mon père était pharmacien et nous déménagions tous les deux ans. Nous avons vécu à Johannesberg, près de Jablonec nad Nisou puis à Theusing, près de Cheb et de Karlovy Vary et ces années-là ont été très importantes pour moi. J’ai donc voulu visiter la maison où se trouvait notre pharmacie.
PZ :L’avez-vous trouvée ?
KM : Je me suis rappelée que la rue descendait de la place du marché, mais qu’il n’y avait plus de magasins, encore moins de pharmacie. Nous sommes ensuite allés de maison en maison, les gens nous ont gentiment laissés entrer. Dans une maison, il y avait un escalier et je me suis souvenue que je me tenais souvent en haut du palier et que j’appelais mon père, parce qu’il m’aidait toujours quand je me réveillais avec les yeux collés et je suis rendue compte que c’était notre maison.
PZ : Quels souvenirs associez-vous encore à votre enfance et à votre jeunesse là-bas ?
KM : Mon frère a quatre ans de moins que moi et je me souviens que nous avions une nounou qui nous poussait dans la rue avec un landau. Et elle chantait pour nous « Regentropfen, die an mein Fenster klopfen » (des gouttes de pluie qui frappent à ma fenêtre) . Ce sont des petites choses qu’on n’oublie jamais.
PZ : Vous avez accepté cette interview parce que la « Prager Zeitung » se concentre sur les relations entre l’Allemagne et la République tchèque. Cela signifie-t-il que vous n’avez pas de rancune envers les Tchèques ?
KM : Non, je n’ai aucune rancune, au contraire. Pour moi, c’était une réaction normale après tout ce que l’Allemagne avait fait aux Tchèques. Mon père est mort en 1943 et nous avons dû nous évader deux fois. Nous étions en Haute-Silésie quand les Russes sont arrivés, avons dû fuir vers nos proches dans les Sudètes en janvier 1945 et puis quitter  Ceska Lipa en Bohême,en moins d’une journée. Je pense que c’est fini avec le passé et j’ai toujours trouvé ridicule que des associations allemandes revendiquent la propriété des Sudètes.

Katharina Matz dans « Hécube » d’après Homère au Deutsches Theater de Berlin en novembre 2019

« J’aime la télévision »

PZ : Vous avez fait vos débuts au cinéma à la DEFA (2) dans les années 50, vous avez joué de nombreux rôles au théâtre. Les artistes ont également été frappés par le coronavirus. Quelles conséquences a cette crise actuelle sur les acteurs : éveille-t-elle des désirs de scène et de caméra, alimente-t-elle même des peurs existentielles car nombre d’entre eux doivent souvent se battre pour des engagements ?
KM : Bien sûr, il s’agit maintenant d’une coupure profonde. J’ai la chance d’être invitée au Deutsches Theater. Je suis payée pour toutes les représentations qui sont annulées, donc je n’ai pas de pertes financières. Mais malgré ma longue vie sur scène, je suis toujours très attachée au théâtre, j’aime les répétitions et les représentations. Nous étions juste en train de répéter la pièce « Das Herz der Krake » de Nis-Momme Stockmann,(3) qui a été interrompue et qui devait se poursuivre le 19 avril, ce qui me semblait illusoire. C’est un texte long et difficile. Mais à un moment donné, ça va continuer.
PZ : Un acteur peut-il garder longtemps son texte dans la tête ?
KM : Non, un acteur ne peut pas garder un texte dans sa tête pour toujours. Et cela ne s’arrête pas à la première. Plus vous traitez un texte, plus vous l’approfondissez. Et il ne s’agit pas seulement du texte, mais aussi du travail sur le personnage et la situation. J’y travaille aussi tous les jours maintenant.
PZ : Comment le faites-vous exactement  ?
KM : J’utilise régulièrement un vélo d’appartement, ce qui est ennuyeux à la longue ! C’est pour cela que j’apprends mes lignes. Je tends vers la perfection et je trouve très important de récapituler un texte tous les jours. Dans ce genre de circonstances, je suis très sérieuse et assidue.
PZ : Vous avez récemment joué dans la série télévisée primée « Babylon Berlin » (4). Dans le passé, les acteurs affirmaient que la télévision n’était importante pour eux que pour l’argent, mais que le véritable accomplissement du métier d’acteur se trouvait sur une scène de théâtre. Est-ce toujours vrai ?
KM : J’aime la télévision et  je déteste avoir à jouer une pièce de théâtre plus de 50 fois. Je pense que c’est merveilleux quand vous travaillez de manière concentrée pour la télévision et qu’une scène est ensuite dans la boîte. Pour de nombreux collègues, l’aspect financier de la télévision est une motivation importante pour travailler, mais je ne connais personne parmi eux qui regarde la télévision avec mépris.
PZ : Votre travail comprend une liste incroyablement longue de films, de séries télévisées et de pièces de théâtre. Avez-vous déjà compté vos nombreux rôles ?
KM : Non. Avant, je gardais des photos, maintenant je ne fais que collectionner les programmes !
PZ : L’acteur Dietrich Mattausch (5) nous a dit qu’il avait gardé une copie de ses contrats et qu’un jour il écrirait peut-être sa biographie. Pourriez-vous aussi imaginer des mémoires sur votre vie et votre travail ?
KM : En réalité, j’ai été souvent sollicitée, mais je ne veux pas le faire car il faudrait aussi que je parle de ma vie privée et ça il n’en est pas question.
PZ : Vous aurez 90 ans en juin prochain. On a l’impression que vous travaillez encore autant aujourd’hui que lorsque vous étiez jeune. Comment cela est-il possible ?
KM : Je ne sais pas et je suis chaque jour reconnaissante de pouvoir le faire. J’ai probablement de bons gènes. Mais j’ai toujours fait beaucoup attention et pas seulement ces dernières années. Intuitivement, j’ai toujours veillé à mon alimentation , ce qui signifie que je mange peu de viande, beaucoup de légumes et beaucoup de fruits et de salades.
PZ : Il n’y a aucun signe de rupture dans votre travail au cours des dernières décennies. A cause des répétitions suspendues au Deutsches Theater pour « Le Coeur de la pieuvre », êtes-vous devenue, vous aussi, sur le plan artistique une victime du coronavirus ?
KM : J’ai tourné pour la dernière fois pour le Tatort Berlin (6), et ce tournage a également été interrompu. Et bientôt, un nouveau film avec moi aurait été projeté au cinéma international de Berlin, qui a également dû être reporté. Ainsi, certaines de mes activités ont été « relâchées » ces jours-ci.
PZ : Avez-vous déjà des projets pour l’avenir, lorsque les choses reviendront à la normale après la pandémie ?
KM : J’espère que les choses vont continuer comme avant. Bien sûr, personne ne sait quand, pour le moment.
(Propos recueillis par Klaus Hanisch pour « Prager Zeitung« )

(1) Ecrivain et dramaturge tchèque né en 1928. Signataire de la Charte 77, il a été contraint à l’exil en Autriche où il avait reçu en 1975, le Prix autrichien pour la littérature européenne
(2) La DEFA (Deutsche Film AG) était la société de production de l’ex République Démocratique Allemande. Bien que certains réalisateurs soient parvenus à duper les censeurs du régime, très peu ont pu poursuivre leurs activités après la Chute du Mur de Berlin. Les productions de la DEFA sont principalement exploitées sur DVDs
(3) « Le cœur de la pieuvre » est l’œuvre de l’auteur Nis-Momme Stockmann, très en vue en Allemagne et Europa Centrale. Cette pièce met en scène trois femmes d’âges et d’origines différentes, vivant ou travaillant dans une maison de retraite. Très contemporaine, elle se saisit des problèmes de société, dont la résurgence de l’extrême-droite.
(4) Série à succès en Allemagne diffusée en partie en France sur Canal Plus
(5) Célèbre et très populaire acteur allemand de télévision
(6) Créée il y a 50 ans et battant toujours des records d’audience la série policière Tatort fait partie du patrimoine allemand. Elle a permis à d’innombrables réalisateurs mais aussi d’actrices et d’acteurs d’accéder à la célébri

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